mercredi 7 octobre 2009

Article du site "www.letemps.ch

Rafael Nadal, erreur sur la personne

Dans «la vraie vie», Rafael Nadal est un garçon poli et taiseux. (Bertrand Guay / AFP)

Dans «la vraie vie», Rafael Nadal est un garçon poli et taiseux. (Bertrand Guay / AFP)

Le tennisman espagnol rentre dans le rang et renoue avec des postures d’insurgé. En réalité, l’allégorie de la brute épaisse cache une nature profondément timide, amène et peureuse. Histoire d’une effroyable imposture

Il n’avait plus rejoué depuis sa défaite en demi-finale de l’US Open, mais il reprend la compétition ces jours au tournoi de Pékin. Rafael Nadal, puisqu’il s’agit bien de lui, soumet à ses adversaires un problème absurde, intolérablement romantique: l’impossibilité de le haïr. Ou alors quelques secondes, par inadvertance. Il serait commode, à tout le moins cohérent, de donner le change à sa véhémence belliqueuse, mais comment détester un joueur qui, en dehors de ses basses œuvres, est probablement le garçon le mieux élevé, le plus respectueux du genre humain, que la rixe tennistique ait transcendé?

Nous avons tous une brave tante pour haïr Rafael Nadal, allégorie de la brute épaisse et du misérabilisme triomphant. Il y a Nadal et il y a Federer; fatalement. Il y a le chenapan et le chérubin, l’éternelle opposition de la terreur des bacs à sable et du premier de classe, de l’aisance et de la malfaisance, du saint et de l’assassin, de l’odieux et du divin.

Cette opposition perdure entre gens de bonne compagnie car, aussi loin que leur conscience les portera, Federer et Nadal ne deviendront pas des Connors-McEnroe repensés sous un angle nord-sud. Ils sont trop bien élevés pour cultiver une répulsion inavouable, ils ne sont pas nés à l’ère de l’émancipation narcissique, quand Becker ne parlait pas à McEnroe, quand Agassi raillait l’ascèse de Sampras, «quand Connors préférait s’arracher les couilles plutôt que de saluer Lendl», comme le raconte encore Marc Rosset.

Rafa le va-t-en-guerre, bandana plaqué sur une crinière crasseuse, un sourcil levé en guise d’étendard, est resté un enfant au naturel désarmant. Nadal, égérie d’une fronde potache improbable, «icône effrontée que Nike a choisi de diffuser auprès de la jeunesse», rougit sous l’assiduité galante, verdit sous le dithyrambe, blêmit devant une araignée. Haut en couleur. Mais tout en contrastes.

Rafael Nadal est un fils de bonne famille élevé dans la profusion et, tout à la fois, dans l’idée fondatrice du mérite. Il n’a jamais manqué de rien, et a toujours tout donné. «Il n’y a pas nécessairement de revanche sociale derrière un tempérament de compétiteur, explique Makis Chamalidis, docteur en psychologie. Certains hommes d’affaires sont charmants au quotidien mais, dans une négociation, ils manifestent une dureté extrême. N’oublions pas qu’un être humain n’est jamais constitué d’un bloc. Les champions, souvent, savent extraire ce qu’il y a de meilleur en eux.»

Face à l’éloge bon marché, le champion arbore une humilité inestimable. «Il déteste parler de lui», soutient Toni Nadal, l’oncle et mentor. Ses bras noueux, dont la taille avoisine benoîtement la cuisse de Nikolay Davydenko, dissimulent une santé fragile. Ses airs impavides masquent une nature profondément froussarde et timide, jusque dans l’exercice de ses fonctions hégémoniques. Le matador gifle chaque balle comme si elle l’avait atteint dans son amour-propre, mais il a peur du vide au troisième étage de l’immeuble familial, roule feutré dans une Mercedes imposante, et «laisse toujours la lumière allumée quand je dors seul à la maison». «En dehors du court, je ne suis pas courageux.»

Sa gueule de vainqueur plaît, et facilite la lecture manichéenne, idéale, du bon polar sportif, où il y a forcément un gentil et un méchant. Le décorum entretient une pugnacité factice, des rodomontades d’opérette – Nadal avec le regard noir, Nadal les bras en croix dans les limbes – quand le garçon est exagérément timide. «Il ne marchera jamais sur personne pour réussir», affirme son père. «C’est un mec bien, trop naïf pour ce monde», s’inquiète l’ancien arbitre Milan Sterba, devenu un proche.

Toute la corporation connaît l’anecdote. Rafa a 7 ans, son adversaire 12. Demi-portion à l’épreuve du grand monde. Toni Nadal, également appelé «Oncle Mago», donne du courage: «Ne t’inquiète pas, si ça tourne mal, je provoque une averse et ils arrêtent le match.» «Tu peux vraiment commander la pluie?» demande le petit garçon. «Mais bien entendu», soutient le mentor.

Rafa est rapidement mené 4-0. Déjà hors norme, il ajuste sa stratégie et marque le jeu suivant. 4-1: des gouttes d’eau lui picotent le visage. A 4-2, le match est interrompu sous un déluge. La mine renfrognée, le garçon marche vers son oncle, secoue discrètement la tête, et chuchote: «Tu peux arrêter la pluie. Je vais le battre, ce gars-là.»

Rafael Nadal a toujours considéré la défaite comme un concept éculé ou, à son lointain contact, comme un commérage de vestiaires. «Les limites, je crois, sont un truc que l’on s’impose à soi-même», dit-il avec insouciance. Il veut tout gagner, «même le tirage au sort», rapporte Tommy Robredo. L’opiniâtreté est un talent pur et simple que la nature lui a conféré. «Quand il était gosse et qu’il partait pêcher, ses copains chahutaient sur la barque, mais lui gardait les yeux rivés sur son bouchon», rapporte Toni.

A des aptitudes éternellement sous-estimées, Rafael Nadal a subordonné une curiosité, un appétit au risque, dont ne s’encombrent pas volontiers ses semblables, enclins à l’optimisation des compétences. La démarche est totalement affranchie des notions de carrière, d’enjeu ou de sanction. Chaque point est vécu comme s’il était le dernier, à Roland-Garros comme à Viña del Mar.

Dans la biographie Le Monde de Rafael Nadal, signée par Luca Appina, un ami de la famille, Toni raconte qu’après une victoire de renommée internationale, il avait inscrit son neveu dans un tournoi de province, aux confins d’une terre poussiéreuse, pour que la volonté s’exprime sur tous les terrains, en toutes circonstances, sans arrière-pensée liée au prestige ou à la conséquence. «Tu dois disputer chaque match, chaque balle, avec une intensité égale.»

Quand il fut champion d’Espagne des moins de 12 ans, son oncle énonça le nom des vingt-cinq derniers vainqueurs, et demanda: «Combien en connais-tu? Presque aucun. Tu vois, ce trophée n’est rien.»

En un même postulat coexistent deux personnalités fondamentalement opposées, la force sauvage qui conquiert sans inimitié, et le pauvre pécheur qui, après les avoir houspillés, congratule affectueusement ses adversaires. «Sur un court, c’est simple, je ne reconnais pas mon fils. Il est habité», a déclaré Ana Maria Nadal.

Le champion n’a pas d’histoire sordide à vendre ni de haine à recycler, juste un éloge de la hardiesse ordinaire. Il a grandi dans le respect des différences, dans le principe des choix endossés librement, mais résolument: «Fais ce que tu veux, mais fais-le bien.»

Entre deux tournois, don Rafael revient machinalement vers les pontons de son enfance buissonnière, à Manacor, Majorque. «J’ai toujours mené la vie que j’aime, loin des cursus classiques. J’aime pêcher.» La moitié de la ville appartient à sa famille. Le compétiteur forcené a grandi dans l’aisance héréditaire d’une lignée inextricable, acquise à la sacralisation de l’effort, logée intégralement dans un périmètre constant.

Rafael Nadal soutient qu’il ne quittera jamais son île, où sa notoriété impressionne peu – pas après que Miguel Angel, un autre oncle, fut la figure emblématique du FC Barcelone pendant dix ans. Lorsque «El Niño» remporta sa toute première victoire à Roland-Garros, ses parents passaient des vacances en Chine. Ils n’ont rejoint Paris que pour la finale, en toute discrétion.

«Je connais parfaitement mon neveu: je sais que, sans une implication totale, de nombreux joueurs peuvent le battre», démystifie Toni Nadal. Six titres du Grand Chelem plus tard, le mentor continue d’imposer des séances d’entraînement monomaniaques (exemples: montée au filet obligatoire après deux coups de raquette, revers croisés systématiques, etc.) et de gronder le numéro un mondial comme il le ferait avec un cadet de deuxième année.

Neus Yerro, journaliste catalane, rapporte: «Après la finale de Roland-Garros en 2006, Toni n’était pas très content. Il a salué la victoire, bien sûr, mais il a émis des critiques. Aujourd’hui encore, Rafa est capable d’entendre qu’il commet des erreurs, et même qu’il joue mal. Seul lui importe de progresser constamment. Quand il prétend que la première place mondiale ne changerait rien à sa vie, je le crois sans problème. Rafa avance point par point, dans son épanouissement personnel comme dans la conduite de ses matches.»

A Manacor, petit lopin d’authenticité, où Roger Federer est connu «comme le gars qui joue avec Rafa», papa continue de régler l’addition quand toute la famille mange au restaurant, et chaque copain paie sa tournée, millionnaire ou non. «Il arrivera un moment où le joueur disparaîtra, et où il ne restera que l’homme. Le premier aura sans doute réussi dans la vie, mais le deuxième devra encore réussir sa vie», philosophe Toni Nadal. Braves tantes, avez-vous remarqué? Rafael Nadal ne casse jamais ses raquettes.